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Démences et Syndromes apparentés

Les synesthésies sont-elles neurologiques ou existentielles ? Implication de l’insula ou des souvenirs d’enfance, comme l’alphabet Fisherprice : expression subjective d’un palimpseste neuronal ou non ?

Laurence Hugonot-Diener
Par le Dr Laurence Hugonot-Diener (MEDFORMA - Paris) [Déclaration de liens d'intérêts]
D’après la communication présentée par Jean-Michel Hupé (Centre de Recherche Cerveau & Cognition, Université de Toulouse Paul-Sabatier & CNRS) et certains de ses articles
JNLF 2016, Session GRECO-SNLF
Journées de Neurologie de Langue Française, Nantes, 5-8 avril 2016
 
« Nous ne pensons pas tous de la même façon, mais nous ne le savons pas forcément. Les synesthésies attestent de différences concernant l’intimité de l’expérience subjective : certaines personnes, qu’on appelle synesthètes, éprouvent des associations additionnelles arbitraires, idiosyncrasiques et automatiques : par exemple de couleurs à des sons, ou une couleur spécifique pour chaque chiffre ou lettre de l’alphabet. Depuis une dizaine d’années, les sciences cognitives cherchent à expliquer de façon objective ce phénomène non pathologique, grâce notamment aux techniques d’imagerie cérébrale. »
JM Hupé a fait le point sur un état des lieux de ce que l’on sait des synesthésies. 

Voyez-vous les lettres en couleur, ou voyez-vous les sons colorés ?
Si oui vous êtes probablement synesthète, comme 1 à 10% de la population.
La synesthésie, c’est le point commun entre Duke Ellington, Lady Gaga et Vladimir Nabokov. On peut encore citer Kandinsky qui a établi un code de formes et de couleurs pour soutenir son œuvre abstraite.
Le bleu se veut rond, doux et encerclé, le jaune étincelant et vif dans son triangle, le rouge solide et terrestre ancré dans le carré. Une synesthésie picturale que l’on retrouve aussi dans la littérature comme le prouve le poème Voyelles de Rimbaud.
Sans être touché par cette manifestation neurologique, Rimbaud a su parfaitement décrire la correspondance qui se crée pour beaucoup de synesthètes entre les couleurs et les lettres.
 
Définition
Selon Wikipédia, la synesthésie (du grec syn, avec (union), et aesthesis, sensation) est un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés, c’est bien cette définition qui est remise en question par JM Hupé.
Les synesthésies sont des sensations expérimentées par certaines personnes pour des stimulations spécifiques, comme les associations systématiques et arbitraires entre des couleurs et des lettres et qui sont les plus fréquentes et de ce fait ont le plus été étudiées. Ces particularités individuelles : associations additionnelles conscientes, arbitraires, idiosyncrasiques et involontaires (automatiques).
Il existe une dimension émotionnelle avec un sentiment d’évidence ;
  • Chaque mélange de perceptions est une carte d’identité à lui seul et s’accompagne souvent d’un sentiment de certitude absolue parfois déstabilisant et difficile à légitimer.
  • Dégoût (grimaces) pour les lettres écrites de la mauvaise couleur. « C’est grave ».
Les plus fréquentes des synesthésies (entre 1et 10% de la population) sont les associations entre les couleurs et les lettres, comme ci-dessous : un synesthète pourrait par exemple percevoir ainsi les lettres et les chiffres. Il existe aussi des auditions colorées
 
Comment repérer les sujets synesthètes ?
Par le test d’authenticité des synesthésies ou par un test de type Stroop.
 
Le test d’authenticité :

Si la réponse est non de façon évidente et indiscutable, vous avez sûrement une forme de synesthésie la plus courante : graphème-couleur.
On montre au sujet ces chiffres et lettres et on lui demande de faire le choix des couleurs en test et retest afin de voir si ses réponses varient ; un vrai synesthète est constant.


Le stroop : voir encadré ci-dessous
 
Les causes des synesthésies
Le consensus actuel est qu’il ne s’agit jamais d’imagination, ni de pensée métaphorique mais qu’il existe une base neurale. Mais quels sont ces corrélats neurologiques des synesthésies ?
Plusieurs hypothèses ont été évoquées :
  • des causes proximales : certains ont évoqué des différences anatomiques ou fonctionnelles dans le cerveau, des différences de connectivité ou “condition neurologique”.
    D’autres récusent cette hypothèse et évoquent des différences de contenu de conscience, ou d’imagination :
  • ou des causes distales ou ultimes :
    - Avec un développement dans l’enfance, et une mémorisation d’associations (alphabets colorés) – environnement (“forgotten childhood associations” de Calkins, 1893)
• Il y aurait une susceptibilité génétique, avec une agrégation familiale (familial clustering)
Plusieurs études sur des jumeaux ont conclu que si les facteurs génétiques restent possibles, ils ne sont pas suffisants. Une évidence indirecte a été évoquée : beaucoup ont étudié les liens avec l’autisme ; ils ont conclu qu’il n’y a pas de gène de la synesthésie ; mais peut-être une susceptibilité génétique ?
 
Une condition neurologique ? Certains ont parlé d’une implication de l’insula ; cette donnée a été parfois retrouvée, avec une activation de l’insula plus importante chez les synesthètes que les témoins.
Une étude de cas par IRM fonctionnelle d’une femme ayant des sensations visuelles associées à des sensations tactiles (Blakemore et al. Brain, 2005) a objectivé une activation de l’insula antérieure des deux côtés lors de ces sensations, qui n’existait pas chez les témoins.
  • Personnifications : 5 synesthètes ont été testés en IRM fonctionnelle dans la thèse de Sobczak-Edmans (2013). On retrouve une activation pour les lettres personnifiées, notamment dans l’insula et le précunéus – qui suggère l’implication des régions impliquées dans la « projection de soi » et la « mentalisation » ; mais l’insula semble répondre à un très grand nombre de fonctions : au moins 20 fonctions ou dysfonctions répertoriées.
  • La synesthésie mots-goûts : Il n’existe pas vraiment d’évidence d’activation dans l’insula antérieure (Jones et al. 2011).
Baron-Cohen et al. ont également étudié un groupe de 97 contrôles/1364 contactés de la même façon, en fait il existe très peu d’Asperger “synesthètes” remplissant le test/retest d’identification des synesthètes.

En conclusion
Il n’existe pas d’évidence probante à ce jour pour affirmer la condition neurologique mais cela reste possible.
 
Le test de Stroop (cf : réf 2) « Le test de Stroop permet de révéler les traitements perceptifs effectués automatiquement par le cerveau. Dans sa version originale (1935), on demandait de nommer le plus rapidement possible la couleur d’impression de mots écrits. Cette tâche ne demande pas de lire le mot. Pourtant, les sujets font des erreurs ou ont des temps de réponse plus longs lorsque, par exemple, ils doivent indiquer la couleur du mot suivant : « bleu ». Ceci indique que la lecture se fait de façon automatique et crée ici une interférence avec la tâche.
Les chiffres ci-dessous, illustrent l’application de ce test aux couleurs synesthésiques.
Les 4 premiers chiffres ont été imprimés avec les couleurs synesthésiques indiquées par la synesthète EQ (couleurs congruentes) ; les 4 chiffres suivants ont des couleurs incongruentes. Lorsqu’on a demandé à un synesthète de nommer la couleur de l’encre le plus rapidement possible, il est moins rapide pour les couleurs incongruentes, indiquant l’automaticité de ses associations synesthésiques. Pour un non-synesthète, la tâche est également facile. »

Pour en savoir plus :
1/ Hupé JM, Dojat M. A critical review of the neuroimaging literature on synesthesia. Frontiers in human neurosciences. 2015 ; 9. 103.
Retrouvez l’abstract en ligne
2/ Jean-Michel Hupé. Synesthésie, expression subjective d’un palimpseste neuronal ? (2012) Médecine/sciences, 28(8-9), 765-771.
Retrouvez l’abstract en ligne
3/ Sa page : http://cerco.ups-tlse.fr/~hupe/index_fr.html
Date de publication : 25 Mai 2016
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